Les cyberviolences, c’est aussi dans le couple: voici comment les reconnaître

0


Les cyberviolences dans un couple sont très souvent le prolongement de violences physiques ou psychologiques. Elles existent dans des couples de tout âge, mais interviennent sous différentes formes.

Début juin, des témoignages relatant des faits de pistages par des inconnus utilisant des Airtags se sont multipliés sur les réseaux sociaux. Ce petit objet développé par Apple pour ne pas perdre ses objets a été détourné de son usage initial. Il a notamment été utilisé pour suivre et traquer des jeunes femmes à leur insu et sans leur consentement. Pas plus gros qu’une pièce de deux euros, les Airtags se glissent discrètement dans un sac, une doublure de valise ou encore une poche. Mais une telle situation peut aussi avoir lieu au sein du couple. 

Face aux nouveaux outils de cyberharcèlement, le centre Hubertine Auclert, qui lutte pour l’égalité Femmes-Hommes, a publié le 6 juillet un nouveau document permettant de détecter une situation anormale: “Suis-je victime de cyberviolence au sein de mon couple?”, ainsi qu’une plateforme qui donne des outils pour protéger sa vie en ligne et notamment sa localisation depuis un smartphone, une voiture, ou tout autre objet connecté. 

Selon un rapport publié par le centre Hubertine Auclert en 2018, 9 victimes sur 10 de cyberviolences conjugales sont aussi victimes de violences physiques et psychologiques au sein de leur couple. Tous et toutes peuvent être victimes de cyberviolences sans critères d’âge ou de catégorie sociale. 

Qu’est-ce que la cyberviolence conjugale? 

La cyberviolence est un délit et, selon la définition du Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF), “il s’agit de violences commises par une personne, directement à l’encontre de son ou sa partenaire ou ex-partenaire ou par l’intermédiaire d’un tiers (enfant du couple, ami(e), membre de la famille, etc.) via l’utilisation d’applications (Internet, réseaux sociaux, SMS/MMS, outils de géolocalisation, etc.)”. 

Il existe plusieurs formes de cyberviolences et si celles-ci sont commises au sein d’un couple, cela est considéré comme une circonstance aggravante, détaille à Tech&Co l’avocate spécialiste du numérique Maître Oriana Labruyère. “Par le couple, je parle d’une relation née il y a deux jours ou de 50 ans de mariage, cela ne change rien”. Le CDIFF détaille ces différentes formes de cyberviolences:

  • Le cybercontrôle est le fait de vérifier les déplacements, les relations sociales, d’exiger de l’autre d’être joignable en permanence. 
  • Le cyberharcèlement concerne les appels, SMS, messages envoyés aussi via les réseaux sociaux afin de nuire et d’envahir le quotidien d’une personne.
  • La cybersurveillance est le contrôle les déplacements et les interactions, via des logiciels espions et des traceurs GPS. 
  • Les cyberviolences économiques et administratives  est le fait de changer les mots de passe de comptes bancaires ou de comptes administratifs pour contrôler les démarches et réduire l’autonomie. 
  • Les cyberviolences sexuelles est l’action de filmer ou prendre des photos à caractère sexuel ou pendant un acte sexuel, les diffuser ou menacer de les diffuser sans le consentement de l’autre.

“La fréquence, l’intensité et l’intérêt derrière le harcèlement déterminent l’infraction. S’il ya une intention de contrôler, de nuire il s’agit d’une emprise”, explique Oriana Labruyère. “Si une personne se sent bloquée, contrainte par la situation, un sentiment de ne pas pouvoir réchapper, c’est largement une alerte”.

Il peut être difficile de déceler une situation de violence quand cela a eu lieu par le biais d’une technologie et “la victime peut trouver le comportement de l’auteur normal et lui trouver des excuses en disant: ‘il est stressé’, ou ‘s’il me demande où je suis, c’est qu’il s’inquiète pour moi’,” détaille l’avocate.

Ce que dit la loi 

L’arsenal juridique existant permet de s’adapter et de punir toutes les situations de cyberviolences. Le centre Hubertine Auclert a mis à jour en mars 2022, son document complet indiquant toutes les peines encourues par les auteurs de cyberviolences.

Par exemple, suivre son ou sa partenaire avec un Airtag sans son consentement est passible de 2 ans de prison et de 60.000 euros d’amende. Exiger de lire ses SMS ou consulter l’historique d’appel est un délit de violation du secret des correspondances, passible de la même peine. Autre exemple, menacer de diffuser des images intimes contre certaines conditions est passible de 5 ans de prison et de 75.000 euros d’amende.

Que dit la loi face aux cyberviolences conjugales?
Que dit la loi face aux cyberviolences conjugales? © Centre Hubertine Auclert
Que dit la loi sur les cyberviolences conjugales?
Que dit la loi sur les cyberviolences conjugales? © Centre Hubertine Auclert

Identifier et nommer une violence 

Le centre Hubertine Auclert a donc mis en ligne son nouvel outil comme une sorte d’auto-évaluation, inspiré du violentomètre. Ce dernier permet de détecter des violence physiques ou psychologiques. 

Ana-Clara Valla est chargée de mission au sein du centre et a travaillé à l’élaboration de l’auto-évaluation: “L’idée de ce document très visuel est de nommer des violences dont certaines sont banalisées dans la conscience collective comme le fait d’exiger d’être joignable en permanence, de demander l’accès au téléphone de sa ou son partenaire ou de demander des mots de passe. Nous devions aussi rappeler les bons comportements, lutter contre la banalisation et le discours des agresseurs”.

Le document indique également les bons organismes à contacter en cas de cyberviolence pour se rapprocher d’interlocuteurs compétents et ne pas rester seule.

Le centre a également mis en ligne des fiches qui expliquent comment protéger ses outils numériques et le comportement à adopter en cas de géolocalisation. “Il est ici question de se réapproprier ces outils pour mieux se protéger et d’adopter les bons reflexes: ne pas se mettre en danger en alertant l’agresseur que l’on a trouvé et désactivé son dispositif”, détaille Ana-Clara Valla.

Que faire avec mon téléphone pour vérifier et désactiver des options de géolocalisation sur mon téléphone? Le centre a mis au point un guide très pratique étapes par étapes. Cela concerne à la fois Google Maps, le partage de géolocalisation ou encore les logiciels espions. 

Parmi les bons reflexes, il y a le fait de fouiller son téléphone à la recherche d’un logiciel espion, qui souvent n’apparaît pas dans le menu ou de regarder dans son sac ou sa voiture s’il n’y a pas de traceur caché.

“Il est important de ne pas changer immédiatement vos habitudes numériques car cela peut éveiller les soupçons de l’agresseur et intensifier les violences. Nous vous conseillons avant toute action de prendre le temps d’anticiper les réactions de votre (ex-)partenaire violent afin de ne pas créer de danger supplémentaire. Vous pouvez être accompagnée par une association spécialisée”, indique le centre Hubertine Aubert.

Aller porter plainte, une étape toujours très difficile 

Toutes les interlocutrices interrogées font le même constat: l’arsenal juridique est existant, mais il gagne a être mieux connu et mieux mobilisé.

Il peut être très difficile d’aller porter plainte car il y a un sentiment de honte ou la peur de ne pas se sentir écoutée. “En milieu rural, déposer plainte est aussi plus compliqué car il faut prendre la voiture”, observe Marie-Pierre Badré.

Maitre Labruyère suggère que la solution peut être le dépôt de plainte en ligne: “On écrit, on peut reprendre, on prend le temps. Face à un enquêteur, on peut être stressée et s’embrouiller et en ligne personne ne peut refuser la plainte”. Ensuite, la victime est convoquée, il n’y a plus qu’à signer et enregistrer officiellement la plainte.

S’il s’agit d’une cyberviolence sexuelle comme une vidéo intime de la victime diffusée sur n’importe quel plateforme, réseau social ou encore boucle WhatsApp, il est possible de déposer la preuve en ligne via le site Chainote. Il s’agit d’une plateforme française qui possède toutes les agrégations de l’ANSSI et se chargera du constat comme le fait un huissier. “Cela permet d’éviter que la vidéo ne continue de circuler encore plusieurs jours”, pointe Oriana Labruyère.

Accompagner et sensibiliser

Clémence Pajot est directrice générale des Centres d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF) qui compte 98 antennes partout en France. “Chaque année, 48.000 femmes sont accompagnées et accueillies dans nos centres car elles sont victimes de cyberviolences”, précise la directrice à Tech&Co. “Les femmes viennent vers nous car elles s’interrogent sur leurs droits”.

“La première chose consiste à être informée car les cyberviolences ont tendance à être banalisées. Cela relève pourtant d’un harcèlement qui ne cesse jamais puisqu’il a lieu à distance”, rappelle Clémence Pajot.

Leur mission consiste déjà à informer et faire prendre conscience d’une situation anormale. L’accompagnement des femmes passe notamment par la mise à disposition de psychologues, de conseillères conjugales, des groupes de paroles avec des entretiens individuels et collectifs.

La prévention et la protection passe aussi par la connaissance des outils numériques. “Notre rôle est aussi de les aider à développer des connaissances numériques et reprendre un peu le contrôle de ses outils”, précise la présidente.

Si des victimes souhaitent engager des poursuites, des juristes sont également disponibles dans les centres. Elles conseillent les victimes, les informent de leurs droits et des procédures pénales et les aider à prendre des décisions.

Pour Marie-Pierre Badré, la sensibilisation doit avoir lieu “dès le plus jeune âge, dès que les enfants ont leur propre téléphone. Les logiciels d’espionnage, les Airtags sont plutôt des pratiques que l’on retrouve dans les couples un peu plus installés. Chez les adolescents, la cyberviolence sexuelle sur les réseaux sociaux est vite arrivée”.

Le centre Hubertine Auclert forme également des policiers et gendarmes et tous les acteurs susceptibles d’intervenir sur ces questions de cyberviolences.

En 2020, la journaliste Marie Perrin a signé le documentaire Traquées, disponible sur YouTube dans lequel elle est allée à la rencontre de victimes de cyberviolences conjugales.

3919: le numéro de téléphone pour les femmes victimes de violences.

Le “3919”, “Violence Femmes Info”, est le numéro national de référence pour les femmes victimes de violences (conjugales, sexuelles, psychologiques, mariages forcés, mutilations sexuelles, harcèlement…). C’est gratuit et anonyme. Il propose une écoute, informe et oriente vers des dispositifs d’accompagnement et de prise en charge. Ce numéro est géré par la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF).



Source link

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *