« Dans certaines sociétés africaines, la Terre est inappropriable »

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Danouta Liberski-Bagnoud, ethnologue.

Directrice de recherches au CNRS, l’ethnologue Danouta Liberski-Bagnoud publie La Souveraineté de la Terre, dans lequel elle analyse la conception de la Terre dans les sociétés voltaïques (Burkina Faso) et en tire quelques leçons pour repenser nos manières d’habiter le monde.

Selon vous, les catégories de pensée utilisées pour appréhender la question foncière en Afrique sont inadéquates. Pourquoi ?

On analyse la relation à la terre essentiellement à travers les catégories du droit et de l’économie, comme si elles étaient universelles. Or, les sociétés voltaïques n’obéissent pas au droit tel que nous le connaissons mais à l’ordre du rite, qui ne doit pas être confondu avec le religieux et qui concerne tous les domaines de la vie sociale. Par ailleurs, penser la terre comme une ressource est une construction occidentale du XVIIIsiècle, époque où émerge la propriété moderne qui fait du propriétaire un souverain sur son bien.

En droit occidental, souveraineté et propriété sont intimement liées, contrairement aux conceptions voltaïques pour lesquelles il ne peut pas y avoir de souveraineté sur la Terre. C’est la Terre qui est souveraine et il n’est pas de pouvoir ou de figure d’autorité parmi les hommes qui ne tirent leur légitimité de la Terre.

Es-ce la raison pour laquelle vous dites que la Terre est une instance ?

La Terre n’est ni un bien ni une personne (elle n’en possède aucun des critères). Mais elle est une instance de censure et une instance garante des interdits fondamentaux. C’est une fiction rituelle qui organise toute la vie des communautés villageoises, à la manière dont l’Etat organise toute notre vie. Enfin, elle est ce qui fait lien entre les gens. Vivre sur une même terre, y enfanter une descendance, apparente les gens, quelle que soit leur provenance. La Terre étant cette instance tierce, elle doit rester commune à tous. Ces sociétés sont contre sa propriété. C’est l’interdit majeur. La Terre n’appartient qu’à elle-même, elle n’est subordonnée à rien ni à personne.

Un lien fort se dessine alors entre une lignée et un territoire précis, au point que les individus font corps avec le territoire…

Tout village est fait de lignées d’origines diverses qu’un personnage, le gardien de la Terre, a territorialisées, c’est-à-dire a rituellement inscrites en des lieux (des sanctuaires) qui deviennent leur ancêtre. Ainsi articulées au territoire villageois, elles disent qu’elles sont « devenues une seule chose ». Nous dirions « citoyens ». Au-delà des limites de son corps propre et de l’enclos des maisons qui préserve l’intimité, chacun intègre celles du village, lequel est conçu comme un espace-corps dans lequel les sentiments de stabilité et de sécurité s’éprouvent, par contraste avec la brousse, espace sans limites où l’homme ne peut rester longtemps sans ressentir la perte de ses propres limites corporelles et risquer de s’évanouir.

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